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OPINION

Le célèbre économiste péruvien Hernando de Soto, auteur du «Mystère du capital», révèle comment les pauvres, principales victimes de la pandémie de Covid-19, peuvent bénéficier du système économique

Publié mardi 1 septembre 2020 à 07:20

Hernando de Soto, économiste et auteur

Les plus grandes victimes du Covid-19 sont les 2 milliards d’êtres humains qui travaillent dans des entreprises qui n’ont pas les qualifications requises pour constituer un capital ou emprunter de l’argent. Ils forment ce que l’on connaît sous le nom d’économie informelle, selon l’Organisation internationale du travail (OIT) à Genève. Ces travailleurs informels ont perdu 60% de leurs revenus au cours du premier mois de la crise et sans «épargne ni accès au crédit… ils vont tout simplement périr».

Pour obtenir les fonds nécessaires afin d’éviter ce résultat à court terme, les gouvernements des pays en développement n’ont eu d’autre choix que de s’endetter davantage, soutenus par leur capacité à collecter des impôts que leurs citoyens finiront par payer, directement ou indirectement.

Toutefois, à moyen terme, il existe une recette meilleure et plus durable basée sur deux faits simples: les travailleurs informels contrôlent la plus grande partie de la surface des pays en développement. Ces titres de propriété peuvent être utilisés pour former des capitaux et accéder à des crédits d’une valeur bien supérieure à celle de tous les financements que les gouvernements peuvent obtenir en s’endettant.

Cinq fois le PIB des Etats-Unis et de la Chine

Par exemple, les travailleurs informels contrôlent l’accès à quelque 150 000 milliards de dollars de réserves minérales, pétrolières et gazières prouvées et prêtes à être exploitées dans le sous-sol juste en dessous de leurs terres. Ça représente cinq fois le PIB combiné des Etats-Unis et de la Chine. A leur valeur actuelle, ces réserves pourraient rapidement commencer à générer un capital réel et un retour sur investissement équivalent à 21 700 milliards de dollars.

Alors pourquoi les mineurs informels ne peuvent-ils pas réunir les fonds nécessaires pour les forer directement ou, s’agissant de réserves importantes, conclure un accord avec les multinationales de l’extraction qui doivent installer leur équipement sur leurs terres? Pour répondre à cette question, permettez-moi de faire trois observations:

Premièrement, rares sont ceux qui participent à la formation de capital qui a suivi systématiquement l’évolution désordonnée des droits de propriété dans les pays en développement à la suite de la décolonisation, de la concurrence de la guerre froide et de l’effondrement du communisme économique. Dans l’ensemble, ces perturbations de la gouvernance ont déclenché des migrations chaotiques et massives, des squats, des programmes improvisés de réforme agraire et de colonisation, des camps de réfugiés et des «ruées vers l’or». Finalement, les gouvernements ont apporté une sorte d’ordre grâce à un patchwork de documents de titrage dispersés. Mais ils ne sont pas certifiés pour que les propriétaires puissent les utiliser comme titres de créance pour être personnellement reconnus sur les marchés mondiaux, pour constituer un capital, pour garantir un crédit ou être négociés en référence à des conditions que toutes les parties respecteront au fil du temps.

Deuxièmement, les travailleurs informels sont les principales victimes d’un énorme mythe: les titres sont suffisants pour tirer parti des ressources qu’ils possèdent ou pour négocier sur un pied d’égalité avec les grandes entreprises formelles. C’est un mythe car les titres en soi – qui fournissent des informations sur qui a le droit de posséder quoi, comment et où – ne sont que le premier maillon d’une chaîne de valeur invisible de documents de propriété. Ils fournissent les certifications supplémentaires qui renforcent et étendent la protection contenue dans les actes.

Troisièmement, les droits destinés à faire en sorte que les titres soient liés aux marchés des capitaux existent, mais ils ne sont pas explicitement liés à des traités d’investissement bilatéraux, des accords de libre-échange, des conventions de mondialisation équitable, de la législation, des règles et des pratiques qui les relieraient à la partie financière de la chaîne.

Besoin d’accéder au crédit

Tout ce qui manque, c’est un ensemble de certifications délivrées par un organisme crédible comme la Société Générale de Surveillance qui relie les titres à la chaîne mondiale où ils peuvent être facilement reconnus sur des marchés. Une fois qu’un tel ensemble est assemblé, il peut être accepté par une banque comme gage et crédité dans les livres comptables de cette banque comme un actif. Abracadabra – il devient un capital. En échange de ce gage, la banque peut alors émettre de l’argent, qu’elle inscrira dans ses livres comptables comme une dette, et – abracadabra – cet argent peut être investi de manière productive pour créer des emplois.

La pandémie de Covid-19 est une tragédie, mais elle offre également la possibilité d’améliorer considérablement la vie des 2 milliards de travailleurs informels et de les mettre sur un pied d’égalité avec les riches. La charité et l’aide sont nécessaires mais, comme l’indique l’OIT, si ces personnes ne peuvent pas épargner ou accéder au crédit, elles «périront tout simplement». Mais avant que cela n’arrive, je crains que dans leur désespoir beaucoup ne se révoltent, avec des conséquences impossibles à prévoir.

https://www.letemps.ch/economie/ne-donnez-dargent-donnezleur-droits

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